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Amelia : Lecture du roman Les Portes de Corne et d'Ivoire - Les Thesmophories (I)

Dans de grands chaudrons, du blé dur d'hiver, lavé dans sept eaux vierges, bouillait depuis des heures, jusqu'à ce qu'il devienne tendre et fondant, et qu'il perde son enveloppe dure. Pendant tout ce temps, on le remuait en murmurant des incantations et des bénédictions, afin que sa vapeur aromatique s'élève vers le ciel et nourrisse les esprits. Elles préparaient la koliva, la nourriture traditionnelle des morts.

Amelia : Lecture du roman Les Portes de Corne et d'Ivoire - Les Thesmophories (I)
Amelia : Lecture du roman Les Portes de Corne et d'Ivoire - Les Thesmophories (I) Francis Rosenfeld

« T'es-tu préparée, ma fille ? Tu dois montrer l'exemple à toutes les femmes mariées : jeûne pendant neuf jours, abstiens-toi des plaisirs de la chair et purifie-toi pour être digne de la bénédiction de la Déesse. »

« Oui, mère. Bien que je trouve un peu ironique de devoir me préparer pour être digne de ma propre bénédiction. »

« Tu es un modèle, ma fille. Tout le monde attend tes conseils. Parmi les femmes de l'Attique, tu te dois d'être la plus stricte dans le respect des préparatifs rituels. »

« Ça ne devrait pas être si difficile », pensa Perséphone. « Nous ne mangeons que de l'ambroisie, et je n'ai pas vu mon bien-aimé depuis des mois. De quoi est faite l'ambroisie, d'ailleurs ? J'espère que c'est un repas de carême convenable. »

« As-tu choisi ton cochon, ma chère ? » demanda Déméter innocemment, rappelant à sa fille l'inévitable et répugnante corvée du sacrifice de quelque pauvre créature, qui semblait obligatoire pour chaque célébration, qu'elle soit de joie ou de deuil.

« Pourquoi ne pas en choisir un pour moi, mère ? » Elle répondit par un sourire, s'attendant à une réplique cinglante, mais sa mère était de bonne humeur et prit le commentaire effronté de sa fille avec philosophie.

« Je ne songerais pas à choisir pour toi. Tu es une femme adulte, maîtresse de ton propre destin. Assure-toi simplement d'en prendre un bien gras cette fois. Ces dames semblent croire que cela joue sur l'abondance de la récolte de l'année prochaine. »

Perséphone se souvint qu'elle allait devoir dormir sur le sol, au sommet de la colline du temple, trois nuits d'affilée, avec seulement un mince tissu entre son corps et la terre glacée, et manipuler des restes de porc en décomposition ; son enthousiasme pour la sororité se dissipa aussitôt.

Le festival des Thesmophories était réservé aux femmes, une récompense et un réconfort après que les richesses de l'été eurent été cueillies et stockées, que les grains des champs eurent été récoltés, vannés et pesés, et que le vin nouveau eut commencé à fermenter dans ses grandes jarres de terre.

Les nuits étaient déjà devenues fraîches et longues, et parfois les prairies sauvages, revêtant désormais l'aspect usé du laiton patiné, accueillaient l'aube recouvertes d'un mince voile de givre.

Une lune géante, qui paraissait plus grande et plus froide dans l'air vif, présidait aux trois jours de cérémonie, marquant la fin de la saison des cultures et la transition vers la moitié obscure de l'année.

L'entente tacite que les femmes ne partageaient pas avec sa mère, par respect, était que cet événement servait également de joyeuse fête de départ pour Perséphone, lui offrant quelques jours de célébration insouciante, désinhibée et très libre, imprégnée d'alcool et de substances psychotropes, avant qu'elle n'entame le chemin sombre derrière Hécate pour rejoindre son bien-aimé aux enfers.

Elle accordait souvent des faveurs à ses élues lors de ces célébrations, allant du don de l'imposition des mains à la sagesse oraculaire ; et, comme c'était le cas pour tous les détails des cérémonies, ces dons devaient être utilisés, mais jamais évoqués, et jamais pratiqués en compagnie d'hommes.

Les femmes, que ni le froid ni les conditions de vie rustiques ne décourageaient, entamèrent leur procession matinale le premier jour, suivant les traces de Déméter lors d'une marche épuisante vers l'enceinte du sanctuaire en haut de la colline, transportant couvertures, provisions et tentes pour leur séjour de trois jours.

Tout comme Déméter l'avait fait, elles laissaient derrière elles leur vie, leur ville et leurs hommes, délaissant toute activité afin d'aider la déesse dans sa recherche désespérée de sa fille.

Les femmes mariées de tous âges devaient assister à ce festival solennel, célébrant les secrets les plus gardés de la féminité.

C'était un devoir et un privilège, cautionné par les règles non écrites de leur société et ayant, à ce titre, force de loi pour tous les citoyens, quel que soit leur sexe.

Riches aristocrates et femmes d'origine modeste, jeunes épouses et vieilles matrones, devenaient égales le temps des festivités, partageant le travail des préparatifs, creusant les fosses rituelles et endurant les rudesses de la vie en plein air.

Toutes avaient jeûné et délaissé leur lit conjugal pendant neuf jours pour se rendre dignes d'assister au deuil de Déméter, et elles gardaient toujours pour elles les détails de leurs rassemblements, car ils n'étaient pas faits pour tomber dans des oreilles masculines.

Deux des femmes les plus respectées de la communauté furent choisies pour installer le camp, diriger la préparation et la distribution de la nourriture, et décider du programme des activités.

Elles menèrent le groupe de femmes dans une procession silencieuse, portant des torches jusqu'au temple sur la colline pour y subir des rituels de purification, afin de se rendre dignes des faveurs de leur déesse.

Quelques femmes, celles qui avaient tiré les mauvais sorts, restèrent en arrière pour creuser et préparer les fosses megara destinées aux offrandes de cochons sacrificiels lesquels — Perséphone frissonna d'horreur — n'étaient ni mangés ni brûlés, mais laissés à pourrir pendant des jours, puis dépecés et partagés entre les femmes pour être enterrés dans leurs champs, dans le cadre d'un rituel de fertilité.

Le symbolisme de ce massacre macabre n'échappait pas à la déesse des récoltes, qui ne connaissait que trop bien sa mère et n'oubliait pas que cette dernière n'était pas très portée sur la gent masculine, vu la raison d'être du festival.

Déméter semblait avoir mis le paquet pour ce rituel particulier, exigeant que les carcasses de porc en décomposition soient farcies de graines de grenade avant d'être dépecées et enterrées dans les champs.

Autant dire que le symbolisme de cet exploit n'était pas des plus abstrus.

Elle espérait que le commandement de garder le silence absolu sur les détails du festival serait strictement respecté, et que son cher Hadès, tout comme les autres maris, n'apprendrait jamais ce qui se passait pendant ces jours de sororité, pour son propre bien.

Quelques autres femmes, choisies en secret la veille du premier jour, partirent discrètement avant l'aube pour effectuer des voyages solitaires vers la rivière, à l'insu des autres, afin de recueillir de l'eau vierge, l'eau de vie, et de la rapporter au camp. Elles devaient emprunter un chemin différent pour revenir et veiller à ne pas être vues.

Des boulangères expertes pétrissaient leurs pains sur des pierres chaudes pour les aider à lever, puis les plaçaient directement dans le feu, sur des plaques d'ardoise recouvertes de pots en terre cuite brûlants. Elles enterraient les pots sous les braises ardentes pour que les pains cuisent uniformément.

Dans des chaudrons suspendus au-dessus des feux de camp, divers ragoûts de légumes racines et d'orge bouillaient, délice et réconfort pour les femmes après une dure journée de labeur, servis chauds pour adoucir la morsure de la nuit glaciale.

Perséphone observait avec un amusement silencieux cette reconstitution de son prétendu enlèvement, de son deuil et de son retour, qui, si ses souvenirs étaient exacts, ne s'était pas déroulée précisément comme on la décrivait, soulagée de s'octroyer un jour de réflexion tranquille après la succession ininterrompue de fêtes des récoltes, qui impliquaient toutes des quantités illimitées de nourriture, de vin, de bruit et de comportements douteux.

Au coucher du soleil, les tentes avaient été dressées et la nourriture disposée pour le repas commun, tout était chaud et réconfortant, mais sans viande, sans épices fortes et sans libations pour exciter les sens, servi en silence, comme il sied à une veillée funèbre.

Elles devaient dormir sur le sol, avec pour seul rempart contre le froid un mince tissu, et une pierre pour oreiller. On savait que beaucoup recevaient des rêves prémonitoires et des visions au cours de ces nuits froides de sommeil en plein air, des visions qu'elles étaient tenues par la tradition de ne partager avec personne.

Perséphone avait des sentiments partagés à l'idée d'assister à sa propre veillée tout en étant bien vivante, immortelle même, et se demandait ce que sa mère avait fait exactement pendant cette recherche pour inciter le monde entier à revêtir des habits de deuil.

En son absence, les champs avaient été dépouillés de fleurs et de fruits ; les animaux étaient devenus stériles ; les fontaines s'étaient taries, et dans ses grandes amphores, même le vin avait tourné. Incendies, inondations, sécheresses, sauterelles, tout cela portait un message unique : ne cherchez pas Déméter — et à en juger par la présence de sa fille ici, cela avait fonctionné exactement comme prévu.

En conséquence, cette dernière assistait maintenant à sa propre veillée rituelle, vêtue de vêtements de deuil comme le reste des femmes et mangeant en silence son repas léger composé de céréales, de légumes et de fruits secs.

Dans de grands chaudrons, du blé dur d'hiver, lavé dans sept eaux vierges, bouillait depuis des heures, jusqu'à ce qu'il devienne tendre et fondant, et qu'il perde son enveloppe dure. Pendant tout ce temps, on le remuait en murmurant des incantations et des bénédictions, afin que sa vapeur aromatique s'élève vers le ciel et nourrisse les esprits. Elles préparaient la koliva, la nourriture traditionnelle des morts.

Lorsqu'elle eut refroidi, les femmes la pétrirent en une pâte homogène et la mélangèrent avec du miel, des raisins secs, des amandes, des noix et de délicieuses épices.

Perséphone attendait avec impatience sa friandise préférée, après une journée entière passée à errer dans les champs et les collines avec des torches à sa propre recherche ironique, avec pour seule subsistance un maigre repas de noix et de figues sèches.

L'activité intense, que les aristocrates comme les femmes du peuple acceptaient avec naturel, habituées qu'elles étaient à leurs travaux quotidiens, avait ouvert l'appétit, et la koliva sentait délicieusement bon, un repas véritablement digne d'une reine.

Comme toutes les femmes présentes, elle fit la queue pour recevoir sa petite portion du plat, saupoudrée de graines de sésame et de pavot et servie dans un bol en terre cuite peint en noir.

Peu de repas sont plus délicieux que le blé bouilli. C'est l'aliment parfait, celui qui a nourri et aidé les civilisations à prospérer depuis la nuit des temps.

Le repas copieux, sucré au miel et facilité par les graines de pavot, la rendit somnolente, et elle tomba dans un sommeil profond destiné à restaurer ses forces et à la préparer pour le deuxième jour de la fête.

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