Frosenfeld

Exploring what it means to be human, one story at a time.

Jessica : lecture de My Dear Fiona - Cathédrales de pierre

« Je suis une grande prêtresse, une déesse. Je porte la sagesse des âges », déclama Denise, la voix tremblante sous le pathos de l’expression artistique. Elle en avait tout l'air ; elle était très convaincante. Je pouvais presque sentir le pouvoir émanant de son union avec les éléments imprégner le sable, l’eau et la pierre. Je me demandais combien de fois les vieilles collines de Doun Helzie avaient été témoins de cette scène, combien de femmes avant elle avaient invoqué les esprits de la terre et de la mer en implorant leurs grands pouvoirs de protection.

Jessica : lecture de My Dear Fiona - Cathédrales de pierre
Jessica : lecture de My Dear Fiona - Cathédrales de pierre Francis Rosenfeld

Les Orcades prennent grand soin de protéger leurs trésors anciens et leur histoire : ils se révèlent, ils ne se découvrent pas, et généralement seulement quand elles le permettent.

De violentes tempêtes ont mis au jour bon nombre de sites anciens, balayant la couche arable et la végétation pour exposer des constructions millénaires qui sommeillaient sous la terre.

Je voulais montrer à maman et papa la beauté envoûtante des îles et j'ai pensé qu'aller ensemble à Sanday pour explorer sa nature sauvage serait le moyen idéal d'y parvenir. 

Des protestations s'élevèrent immédiatement, pour s'apaiser tout aussi vite quand j'expliquai que l'île faisait partie de mes recherches, puisqu'elle abrite un important site funéraire viking.

En vérité, c'était l'incroyable beauté de la nature, plutôt que les ouvrages de l'homme, qui m'appelait là-bas.

Dissimulé par les collines rocheuses près de l'embarcadère du ferry, Doun Helzie est un endroit que le temps semble avoir oublié, avec ses longues étendues de plage enlacées par des eaux cristallines, d'un bleu hypnotique, presque incandescentes contre le sable d'une blancheur de neige.

Les grottes étaient proches, mais difficiles d'accès ; l'île nous mettait à l'épreuve avant de se dévoiler. Il nous a fallu un certain temps pour trouver et descendre le sentier au bord de la colline qui menait à la plage. Ce fut encore plus long car maman était en sandales, même si nous avions essayé de l'encourager à porter les baskets de Denise.

Nous étions seuls sur la plage qui s'étirait à perte de vue, comme si nous étions les seuls êtres au monde, marchant dans le nexus sacré où la terre, l'eau et l'air se rencontrent et s'entrelacent.

Tout au long de la falaise rocheuse, la mer et le vent avaient sculpté des grottes communicantes, reliées par des sentiers complexes de sable blanc menant d'une chambre de pierre rouge à la suivante, accentués ici et là par les bassins peu profonds laissés par la marée récente.

Une cathédrale naturelle hors du temps, paraissant encore plus improbable dans ce paysage surréaliste dépourvu de tout signe de présence humaine.

Après un certain temps, il devient de plus en plus difficile de distinguer le travail de la pierre par la nature de celui des mains humaines, ou de savoir à quel âge appartient l'édifice ; on s'attend presque à trouver les ossements des ancêtres, transportés à travers le paysage par les eaux dociles de la mer, qui les auraient triés et distillés comme une faveur faite à leurs intendants humains en leur absence.

—Je commence à comprendre pourquoi tu ne sembles pas vouloir partir d'ici, Betty Lou —tenta de dire papa pour atténuer l'impact émotionnel de la beauté sauvage et surnaturelle de la plage—, mais si ma mémoire est bonne, tu as dit que tu venais ici pour tes recherches ?

—Bien sûr —répondis-je, prenant tout mon temps pour retirer le sable de mes baskets. J'étais assise sur un rocher à l'entrée d'une grotte, face à l'océan ; je pouvais à peine distinguer les contours vagues des nuages et des îles voisines au loin, et je me sentais comme une créature aquatique assez vaillante pour s'aventurer sur terre, une créature qui la découvrait pour la première fois et s'enchantait de chacun de ses détails.

—Je suis une grande prêtresse, une déesse. Je porte la sagesse des âges —déclama Denise, la voix tremblante sous le pathos de l'expression artistique.

Elle en avait tout l'air ; elle était très convaincante. Je pouvais presque sentir le pouvoir émanant de son union avec les éléments imprégner le sable, l'eau et la pierre.

Je me demandais combien de fois les vieilles collines de Doun Helzie avaient été témoins de cette scène, combien de femmes avant elle avaient invoqué les esprits de la terre et de la mer en implorant leurs grands pouvoirs de protection. Combien de milliers d'années en arrière, exactement de la même manière ? Nous sommes programmés pour ressentir de l'émerveillement face aux choses qui dépassent notre compréhension, face aux lois inconnues de l'être qui actionnent le moteur même de la création. Elles nous font nous sentir à la fois minuscules et tout-puissants, d'une même substance que les dieux.

—Mais bien sûr que tu l'es, chérie —rit papa de bon cœur, car il n'y avait rien que Denise puisse faire qu'il ne considère comme la chose la plus merveilleuse au monde ; elle avait toujours été sa fierté, sa joie et la raison de l'éclat dans ses yeux.

—J'ai faim —la déesse s'arrêta brusquement, servie avec dévouement par maman, qui avait pensé à apporter des sandwichs.

Elle nous nourrit toutes les deux, s'assurant que nos portions étaient exactement les mêmes, et pendant un instant j'eus l'impression d'avoir à nouveau cinq ans, grignotant mon sandwich beurre de cacahuète-confiture et ma pomme, comme une enfant en sortie scolaire qui n'avait rien à planifier ni à craindre, parce que les adultes étaient là pour s'occuper des détails, libre de profiter d'une expérience excitante sans le fardeau de la responsabilité.

—Ça ne me suffira pas, femme —protesta papa en se frottant le ventre. —On est sortis depuis quoi, cinq, six heures ? J'ai besoin d'une vraie subsistance avant que notre anthropologue résidente ne nous régale de nouvelles fouilles vikings. J'ai vu un pub charmant en ville. En route, avant que je ne m'évanouisse. Comment ça va dans ces sandales ? Est-ce que je dois te porter ? La montée de la colline est longue —plaisanta-t-il.

—Occupe-toi de toi, mon cher. Elles sont très confortables, en fait.

Je jetai un dernier regard à la mer avant de commencer notre ascension abrupte vers la civilisation ; la mer fit naître dans mon esprit des visions de bateaux aux figures de proue finement sculptées, et le vent porta des sons gutturaux de cors et des voix parlant une langue tranchante.

Je sais où le cor d'Heimdall est caché

Sous l'arbre sacré qui atteint les cieux ;

Sur lui s'épanche du gage du Père des Morts

Un flot puissant : en saurais-tu plus encore ?

(L'Edda Poétique - Le Chant de Volund)

J'ai vu ta silhouette de jeune fille au loin, au bout de la plage, Fiona, tes cheveux envolés par le vent, pieds nus dans le sable blanc, tes mains et tes bras engagés dans un geste étrange que j'ai instinctivement interprété comme une bénédiction.

Merci, ma belle princesse. Je vais avoir besoin de toute l'aide possible. J'ai besoin que tu me montres le chemin, si je veux un jour découvrir qui tu es.

—C'est quoi cet endroit où nous allons ? —demanda papa pendant que nous mangions, pour faire la conversation.

—C'est un site funéraire de bateau viking, trois personnes, beaucoup d'artefacts —anticipai-je. —Toutes les découvertes sont exposées au musée des Orcades à Kirkwall.

—Et pourtant, nous sommes tous ici —fit remarquer papa, soulignant l'incohérence logique.

—Eh bien, tout l'intérêt de venir aux Orcades est d'aller sur les sites réels, non ? Et puis, je pensais qu'une belle journée à la plage s'imposait. Denise a eu son compte de souterrains.

—Et dire que si tu ne peux pas accéder à un trou creusé par l'homme, tu trouveras quand même le moyen d'en trouver un naturel —rétorqua Denise. —Restons à la surface, voulez-vous ? Je veux aller à la plage de Tresness. Tu as vu les photos ? C'est surréaliste.

—S'il reste du temps après être allés à Scar. Saviez-vous qu'il s'y trouve une grande pierre qui a été poussée depuis la Norvège par les glaciers ? La légende dit qu'une sorcière furieuse a essayé de la jeter sur le bateau qui transportait son amant infidèle et sa nouvelle conquête, et qu'elle a raté son coup.

—Pourquoi crois-tu que je ne mécontente jamais ta mère ? —répondit papa, sérieux.

—Si seulement —soupira maman en levant les yeux au ciel. —Un dessert, quelqu'un ? —demanda-t-elle en regardant autour de la table.

J'allais décliner, mais Denise avait déjà saisi le menu et choisi une assiette de gâteaux à partager en famille. Invoquer les puissances de la terre, de l'air et de l'eau doit brûler beaucoup de calories.

Je suppose qu'il est approprié pour une descendante des dragons —si ces symboles que tu ne cesses de me montrer, Fiona, sont vrais, si la sculpture en os de baleine trouvée aux côtés de la matriarche vénérée du site archéologique que nous allons visiter témoigne de nos racines.

Des dragons rouges inscrits en grand sur les flancs des collines rocheuses, symboles de longévité, de pouvoir et de sagesse, et apparemment d'un appétit vorace.

—Où mets-tu tout ça ? —je ne pus m'en empêcher, sachant pertinemment que Denise allait me dire ma façon de penser.

—Tais-toi et mange, tu veux bien, Ethel ? Dieu nous préserve que quelqu'un s'amuse un peu. On dirait la police du fun.

—Denise ! —protesta mère.

Denise ne répondit pas, trop profondément plongée dans les pâtisseries au fromage pour prêter attention à quoi que ce soit d'autre.

C'est une qualité rare, cette concentration singulière, cette capacité à laisser le monde entier s'effacer en arrière-plan pour que seul l'objet de votre intérêt existe.

Des vierges du sud à travers Mirkwood volèrent,

Belles et jeunes, leur destin à suivre ;

Sur le rivage de la mer pour se reposer elles s'assirent,

Les vierges du sud, et du lin elles filèrent.

Hlathguth et Hervor, enfants de Hlothver

(L'Edda Poétique - Le Chant de Volund)

—Est-ce vrai que les Valkyries s'habillaient comme des cygnes ?

—Pourquoi poses-tu la question ?

—Je ne sais pas, ça ne semble pas très menaçant —commenta Denise, distraite, pendant qu'elle examinait quelle douceur sucrée elle devrait goûter ensuite.

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