Exploring what it means to be human, one story at a time.
Amelia : Lecture de Les Portes de Corne et d'Ivoire - Discorde
Mythes grecs réinterprétés
À l'extrémité occidentale de l'Océan, qui s'étend sur la vaste distance séparant le monde des vivants des enfers, se trouve un jardin splendide, baigné en permanence par la lueur du soleil couchant. <\/p>
Le jardin appartient à Héra, un cadeau de mariage de sa grand-mère ; de merveilleux pommiers aux fruits d'or y poussent, sous la garde jalouse du dragon Ladon, rejeton de Typhon, et la surveillance assez distraite des Hespérides, filles de la Nuit et de l'Étoile du soir. <\/p>
Le verger légendaire était bien loin du monde réel, tant par son emplacement que par son apparence, et sa récolte inestimable constituait une tentation perpétuelle pour ceux qu'animait la cupidité. <\/p>
Dès que quelqu'un s'introduisait pour voler les pommes, le cycle du mécontentement, des plaintes et des demandes de châtiment finissait invariablement par se refermer sur les Enfers, source de contrariété constante pour Hadès, dont on attendait qu'il fît quelque chose. <\/p>
—Qui était-ce cette fois ? —demanda Perséphone. <\/p>
—C'était l'une des nôtres, à vrai dire. Éris a décidé de prendre les choses en main et de comploter contre Héra. Tu te souviens de Héra, n'est-ce pas ? <\/p>
—Vividement —répondit Perséphone. <\/p>
Héra s'offusquait du moindre affront, ne pardonnait jamais une offense et s'assurait toujours de traîner l'Olympe tout entier dans ses drames, ne s'estimant satisfaite que lorsqu'elle était le centre de l'attention. <\/p>
Ses exigences déraisonnables et sans fin étaient légendaires parmi les dieux. <\/p>
—Peux-tu essayer de voir si tu peux apaiser les esprits ? Trois déesses se disputant l'attention d'un jeune homme, qu'est-ce qui pourrait mal tourner ! —supplia Hadès. —S'il te plaît ? Pour moi ? <\/p>
Malgré sa familiarité avec les Enfers, il y avait là-bas des êtres pour lesquels Perséphone n'avait jamais éprouvé de sympathie. <\/p>
Elle détestait viscéralement Éris, qui était l'incarnation féminine de la vantardise et de la brutalité d'Arès, et qui renchérissait sur les attributs dérangeants de ce dernier par une personnalité fourbe, ne trouvant de joie que lorsqu'elle créait le chaos et la discorde. <\/p>
Partout où Éris passait, la souffrance et la guerre suivaient de près, car elle prenait plaisir à la destruction et à la ruse et ne pouvait s'empêcher de les infliger, même à ses alliés. <\/p>
Si Perséphone avait dû choisir, elle aurait certainement préféré Ladon à elle. <\/p>
Au moins, Ladon était un monstre honnête qui ne prenait pas de plaisir à perpétrer ses méfaits. <\/p>
La mère d'Éris, Nyx, ignorait délibérément les agissements de ses enfants, qui étaient aussi différents les uns des autres que la nuit l'est du jour, à tel point que nul n'aurait deviné qu'ils partageaient un parent. <\/p>
Il fallait bien noter qu'Éris n'hésitait pas à voler ses propres sœurs, les Hespérides, juste pour semer le chaos et la guerre sur terre et la colère dans l'Olympe ; Héra était sa partenaire idéale dans ce jeu, car elle était facilement piquée par le crime de lèse-majesté ou l'idée de passer pour une idiote, et toujours prompte à s'offenser. <\/p>
Perséphone fixa donc le rendez-vous avec cette dernière pour plus tard, et cherchait à savoir laquelle des deux autres déesses était la plus disposée à rétablir les liens. <\/p>
Aphrodite, en tant que gagnante de ce concours impie, était peut-être sa meilleure chance de trouver une oreille attentive, mais elle était aussi écervelée et constamment impliquée dans quelque liaison pathétique, et comme la plupart des dieux, éminemment vaine, vindicative et versatile. <\/p>
Aphrodite pouvait se montrer étonnamment cruelle pour une déesse de l'amour, surtout lorsqu'on ne lui rendait pas le culte et l'admiration auxquels elle s'estimait en droit de prétendre. <\/p>
Restait Athéna, dont on pouvait supposer qu'elle n'était pas du tout ravie d'avoir perdu face à ce qu'elle considérait secrètement comme un sac de cheveux parfumés, et pour la raison la plus stupide qui soit. <\/p>
Perséphone soupira et se prépara pour une rencontre désagréable où elle devrait jouer son rôle de reine des Enfers et assumer, une fois de plus, la responsabilité des méfaits d'Éris. <\/p>
Hermès organisa la rencontre en secret, afin de ne pas déclencher la colère d'Héra, puisque cette dernière se serait sûrement considérée en droit d'être consultée la première. <\/p>
La rencontre devait avoir lieu en Crète, au palais de Minos, signe en soi de contrition et d'ouverture à la bonne volonté envers la déesse protectrice d'Athènes. <\/p>
C'était à l'écart et aussi loin que possible de Troie, et les trois fils de Zeus et d'Europe, qui avaient désormais trouvé un foyer et une mission éternelle dans le royaume de Perséphone, veilleraient à ce que les deux déesses ne soient pas dérangées. <\/p>
Il était impressionnant, ce palais de Minos, même pour une reine. <\/p>
Sa vaste place en gradins et ses murs massifs en maçonnerie de pierre avaient été édifiés par des cyclopes avant la guerre des dieux, et la finesse de sa poterie sombre ainsi que de ses fresques colorées était restée inégalée pendant des siècles. <\/p>
Perséphone monta lentement les marches peu profondes vers le bâtiment principal. <\/p>
Leur calcaire brillait d'un blanc aveuglant sous le soleil de midi, et elle frissonna à la pensée du nombre de sacrifices humains que ces marches patientes avaient vus au cours des siècles. <\/p>
Au sommet de l'escalier, elle fut accueillie par Athéna, qui était toujours à l'heure et appréciait la ponctualité chez les autres. <\/p>
La salle du trône de Minos offrit aux deux déesses un abri bienvenu contre le soleil impitoyable et le regard des dieux. <\/p>
Cette pièce somptueusement décorée, entourée de colonnes rouges et de murs couverts de magnifiques fresques, n'avait qu'un seul trône, taillé dans la pierre du mur du fond ; les deux déesses restèrent donc debout, dans un accord tacite et mutuellement déférent. <\/p>
Au bout de quatre heures, les deux se séparèrent et Perséphone reprit le chemin des enfers, épuisée. <\/p>
Hadès l'attendait à la porte ouest, impatient d'en connaître l'issue. <\/p>
—Comment cela s'est-il passé ? <\/p>
—Pas très bien. Apparemment, Artémis s'est sentie offensée elle aussi, et maintenant elle s'est impliquée dans la guerre. <\/p>
C'est incroyable les dégâts que l'on peut faire avec un minimum d'effort. <\/p>
Un fruit luisant et quelques remarques empoisonnées avaient suffi à provoquer la colère et la discorde de quatre déesses, le sac et la ruine d'une cité, des morts atroces au combat, ainsi que le choc d'un sacrifice sanglant, une conspiration de vengeance, le meurtre et la destruction de toute la famille d'un roi spartiate. <\/p>
Et comme il arrive souvent dans ces circonstances, chaque partie impliquée dans ce désastre s'était tellement ancrée dans son ressentiment et ses représailles qu'elle en avait complètement oublié ce qui avait déclenché le cauchemar à l'origine, et personne ne prit même la peine de demander des comptes à Perséphone pour les manigances d'Éris. <\/p>
Les rencontres avec les deux autres déesses ne se passèrent pas mieux. <\/p>
Aphrodite arriva aux Îles des Bienheureux dans le char d'Hélios, noyant les alentours dans un nuage de parfum, sous les acclamations et les soins empressés d'une population choyée. <\/p>
Elle refusa de poser le pied sur le continent d'Hadès, loua le cadre agréable des îles et leur climat tempéré, mais fit savoir très clairement qu'elle avait déjà rempli sa part du contrat et n'avait pas l'intention de prêter attention aux conséquences qui en découlaient. <\/p>
Elle méprisait toute activité qui ne lui promettait pas de plaisir et ne pouvait se résoudre à y consacrer son attention. <\/p>
Quant à Héra, la reine des dieux considérait comme indigne de son rang qu'un autre Olympien négocie les termes de ses affaires privées, même si ce dernier était animé des meilleures intentions, et elle déclina purement et simplement de rencontrer Perséphone. <\/p>
—Je suppose que c'est réglé, alors —soupira Hadès, résigné. Il était soulagé par le rôle étonnamment mineur que les Enfers avaient à jouer dans ce brouhaha et décida de garder son royaume totalement en dehors de l'affaire, s'il le pouvait. <\/p>
Et c'est ainsi que se scelle le destin des hommes. <\/p>
Chaque tragédie est une chaîne prévisible d'événements, tous apparemment inévitables —ce qu'ils ne sont jamais— et déclenchés à dessein par des acteurs rusés dont les actions soigneusement planifiées se perdent dans le brouillard de guerre qu'ils génèrent, tandis que lesdits coupables distraient et troublent toutes les parties impliquées par des bavardages futiles, et gaspillent l'attention et les ressources de chacun dans des poursuites insignifiantes durant lesquelles la séquence, le timing et les détails des événements deviennent impossibles à suivre. <\/p>
Les dangers sont rarement évidents ; les menaces sont toujours voilées ; les mots ont un double sens et la participation des conspirateurs ne peut jamais être prouvée. <\/p>
Un numéro de cirque alambiqué pour détourner l'attention, au cours duquel les acteurs semblent disparaître, pour qu'il n'apparaisse qu'a posteriori au public qu'ils n'avaient jamais été là au départ et que ce que les spectateurs croyaient voir n'était que dans leur tête. <\/p>
Toute tragédie épique commence par un simple jeu exploitant l'une des faiblesses spirituelles classiques : cupidité, vanité, luxure, orgueil, soif de pouvoir ; et cet événement initial insignifiant dégringole en cascade, prenant une vitesse et une ampleur qui finissent par éclipser les plans de leurs cerveaux malveillants. <\/p>
Et tandis que la conspiration se trouve naturellement limitée par la capacité des petits esprits qui l'ont générée, la réalité elle-même semble intervenir, ajoutant des catastrophes naturelles, des phénomènes improbables et un mauvais timing pour aggraver encore les choses. <\/p>
À la fin de la débâcle, rien n'est gagné, beaucoup est détruit, la dignité n'est jamais rétablie, des vies sont perdues, les situations sont durablement aggravées et personne, malgré tous ses efforts, ne peut remonter le cours fatidique des événements jusqu'à leur source. <\/p>
Les Olympiens retournent cultiver leurs rancunes séculaires, tandis que les humains oublient la dure leçon en quelques années. <\/p>
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